Attention ! Le billet que tu vas lire, chère lectrice, cher lecteur, comporte des propos et des idées pouvant heurter la sensibilité des jeunes public et des personnes… sensibles. Non je déconne ! Mais pas tant…

D’abord les personnages principaux de ce film : un blanc et un noir – aïe, très mauvaise entrée en matière, j’entends déjà les protestations des protecteurs des minorités visibles ou non, mais surtout visibles en fait : comment oses-tu désigner quelqu’un, soit-il un personnage de fiction, par sa couleur de peau, ce n’est pas un critère pertinent ni socialement acceptable pour caractériser les gens. Ok je recommence…

D’abord les personnages principaux de ce film : un tétraplégique et un valide – re-aïe, re-très mauvaise entrée en matière : le handicap ne peut servir de critère de discrimination, au sens premier du verbe discriminer, c’est à dire distinguer, différencier, sans la connotation péjorative d’ostracisme et de stigmatisation apparue au milieu du XX siècle, encore une fois ce n’est pas un critère pertinent. Ok, je re-recommence…

D’abord les personnages principaux de ce film : un riche aristocrate et homme d’affaire parisien et un pauvre banlieusard au chômage fraichement sorti de prison. Re-re-aïe, re-re-très mauvaise entrée en matière : depuis quand l’appartenance socioculturelle est-elle un critère ? Ben depuis toujours en fait. Mauvais exemple pour une mauvaise entrée en matière…

J’imagine sans peine le scandale national, le risque de déstabilisation de l’état, voire même la possibilité non négligeable d'une crise diplomatique mondiale, si j’avais choisi de commencer le pitch – j’exècre ce mot anglais, alors que la langue française nous offre au moins deux solutions : résumé et argument, sans compter synopsis, synthèse, accroche et j’en oublie – si j’avais choisi, disais-je, de commencer le pitch ainsi : d’abord les personnages principaux de ce film : un riche aristocrate et homme d’affaire blanc tétraplégique et un pauvre banlieusard noir au chômage fraichement sorti de prison. Ah je t'entends déjà, chère lectrice, cher lecteur, t'offusquer, vilipender, protester : « Harg !! Mais t’es pas fou ?!! C’est intolérable !!! Inacceptable ! In…..able (remplace les pointillés par les lettres de ton choix, chère lectrice, cher lecteur, c’est de l’interaction fictionnelle participative, une nouvelle mode rédactionnelle que j’ai inventé moi-même personnellement tout seul pour permettre aux mal-écrivants d’éprouver la fébrilité, le vertige, le tourbillon, l’ivresse de l’inspiration et de la création artistique) ! Harg !! Comment oses-tu ? Comment oses-tu ? Comment oses-tu ? »

Oui j’ose ! J’ose et j’ose encore ! Les préventions mielleuses de la bien-pensance générale, les prudences sémantiques du politiquement correct ambiant, cette langue de bois, cette hypocrisie malsaine, ce faux-cul-isme, ce faillotage servile, cette mode débile de ne pas dire les choses telles qu'elles sont est la pire des mauvaises solutions dans le combat contre toutes les discrimination, ségrégations, ostracismes, rejets, idées reçues et autres contre-vérités, ce saupoudrage d'édulcorant sémantique sur les réalités de nos quotidiens anesthésie notre capacité de réflexion, d'indignation, de révolte voire de révolution, et augmente le temps de cerveau disponible pour les dealers médiatiques de pensées prémachées. À vouloir ménager les susceptibilités, à tenter de ne pas froisser quelque chatouilleux pisse-froid, à s'efforcer de ne pas irriter quelque frileuse bonne âme charitable mais néanmoins incapable d’assumer les différences et préférant une lâche politique de l’autruche, rien n’y fait, la pseudo-vérité allégée des mots n'efface pas la vérité des faits, mais finit bien par distordre notre perception de cette réalité, jusqu'à nous en éloigner. Comment ceux qui vivent ces différences pourraient-ils ensuite nous faire comprendre les difficultés de leur différence puisque les mots pour la désigner sont amoindris ? C’est bien pour le confort des valides que les mots ont été changés sous prétexte de non stigmatisation des non-"normaux". Allez, je re-re-re- re-re-(je ne sais plus combien il en faut) recommence…

D’abord les personnages principaux de ce film : deux hommes – bon là c’est limite mais ça peut passer : la différenciation du genre humain en deux groupes identifiés par leurs caractéristiques sexuelles, ça peut passer en ce sens que l’humanité toute entière est séparée en deux groupes, les femmes et les hommes. Mais est-ce vraiment pertinent ? Quelle identité sexuelle doit-elle être prise en compte ? Identité physique ? Identité psychique ? Hum… Finalement, désigner quelqu’un, c’est le particulariser, l’extraire de la masse, le singulariser, le caractériser comme différent par le seul fait de le désigner. Alors foin de toutes ces frilosités stériles et appelons un chat un chat. Voici la trame de l’histoire.

Un riche aristo tétraplégique, Philippe, recrute son nouvel assistant de vie, et parmi les candidats qui se pressent chez lui, choisit celui qui n’est pas là pour le job, Driss, qui veut seulement une signature en bas d’un papier pour continuer à toucher le chômage ou une prestation sociale, et qui en plus se conduit comme chez lui, bouscule les gens, les portes et les conventions, tu comprends ça fait deux heures que j’attends et j’ai pas que ça à faire, tu m’signe mon papier et ciao je disparais. Ce mec est le contraire des diplômés es handicap coincés et obséquieux, il est totalement sans gène, même vis-à-vis du handicap, et cette attitude séduit : quand les soi-disant pros regardent et s’adressent à l’aristo avec commisération, pitié, retenue, gène, il reste lui-même, attitude et discours com’ d’hab’, franco et cash. Alors l’aristo l’engage ; et comme ni la prison ni sa famille n’en veulent plus, il n’a d’autre choix que d’accepter. Et la belle aventure commence.

Doucement il apparaît que la tétraplégie n’est pas le seul ni le pire handicap de Philippe. Son handicap physique a envahi sa vie et ça se comprend, mais l’accident, en brisant sa moelle épinière, a aussi détruit son image de soi – je n’intéresse plus personne, comment aimer un tétra, que puis-je apporter à quelqu’un si ce n’est le fardeau d’un physique inutile, and so on… – polluant sa relation aux autres qui eux-mêmes sont tellement maladroits et blessant en l’identifiant uniquement par son handicap. Et son épouse disparue l’a laissé inconsolable avec un trou dans la poitrine. Veuf et tétraplégique : ma vie est foutue. Et c’est en raison de cela qu’il prend ce risque, qu’il engage Driss, le décomplexé gouailleur et handicapé social, Driss est son antidote, son contrepoison, le vent d’espoir, la pincée d’épices, la possibilité d’autre chose, l’opportunité à saisir, il sent, il devine, il espère tout ça sans en avoir conscience, le jeu peut en valoir la chandelle, qu’est-ce que j’ai à perdre… Driss ressent aussi la même chose, puisqu’il accepte, puisqu’il relève les défis, le défi de prendre en charge le handicap et le caractère de Philippe et Philippe tout entier avec ses fêlures et ses doutes, le défi de changer d’univers et de se confronter aux riches et à la richesse sans oublier qui il est et d’où il vient, le défi de changer en profondeur, pour son bien, en restant lui-même, le risque est de se révéler qui il est vraiment et non le produit atavique d’une banlieue castratrice.

Ce film n’est pas un film sur le handicap – quoiqu’il en révèle quelques facettes douloureuses – ni un film sur les opposés, riche pauvre, Paris banlieue, blanc noir, handicapé valide, c’est l’histoire de deux hommes, aussi paumés l’un que l’autre, qu’une amitié profonde unit, sans condition et en dépit de leur condition, qui s’adossent l’un à l’autre pour se relever et pour grandir, qui à force de ne pas se ressembler se complètent, qui parce qu'ils ne se ressemblent pas s’enrichissent, qui parce que tout les opposent s'attirent. Une histoire d’hommes et d’amitié. Simplement.